YS I.2 - yogah citta vrtti nirodhah

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Guillaume Alexandre
14 août 2021

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Temps de lecture : 8 minutes

Traduction proposée

« Le yoga est la maîtrise du psychisme »

En translittération on écrit

« yogaḥ – cittavṛttinirodhaḥ »

Un sutra que l’on peut décomposer comme suit :
« yogaḥ – citta – vṛtti – nirodhaḥ »

Notions préliminaires

Psychisme
Principe de la pensée et de l’activité réfléchie de l’homme – Ensemble des facultés psychologiques tant affectives qu’intellectuelles – Ensemble des processus relevant de l’esprit.

Esprit
La définition du mot « esprit » peut être vaste. Ce sutra cible principalement les ‘facultés’ de l’esprit que nous utilisons ou subissons dans la vie de tous les jours, à savoir :

> La connaissance,
Esprit cultivé – Esprit inculte – Perdre / Reprendre ses esprits.

> L’intelligence,
Avoir le bon esprit de faire quelque chose.

> L’affect tels les sensations, les sentiments, les émotions, l’humeur, etc.,
Esprit inquiet, indécis, abattu, affectueux, heureux.

> Les pensées, l’imagination,
Transporté en esprit dans ‘quelque chose’ – Esprit porté au rêve, à la création.

> La mémoire.
Pensées qui reviennent à l’esprit – Avoir l’esprit en proie à mille souvenirs.

Mental : qui appartient au mécanisme de l’esprit, qui fait appel aux facultés intellectuelles.

CNRTL : Centre National de Ressource Textuelles et Lexicales – Yogapage

Signification de « Yogah »

yogaḥ (en translittération) : joindre, unir – Union, jonction, combinaison – Contact, connexion – …/… – Un joug.

DDSA : Le dictionnaire pratique sanskrit-anglais

Une traduction littéraire est proposée dans l’article « YS I.1 – atha yoga anusasanam ».

Le sutra YS I.2, objet de ce document, donne la définition du yoga. Cette dernière est développée plus bas, au paragraphe « Etude du sutra ».

Signification de « Citta »

citta (en translittération) : entité, organe (manas), qui se meut dans la perception, l’attention, au travers de l’intellect (buddhi) – Raison, faculté de raisonnement – Concentration, conscience – Mental, esprit, psychisme – Désigne aussi en sanskrit le mot ‘cœur’.

Wisdom Library – DDSA : Le dictionnaire pratique sanskrit-anglais – Yogapage

Le terme Citta désigne le principe de la pensée et de l’activité réfléchie de l’homme. Il s’agit de l’ensemble des processus relevant de l’esprit et qui englobe les facultés affectives et intellectuelles. Pour plus de simplicité, le mot français ‘mental’ en sera sa traduction.

Le mental est donc l’un des sujets principaux du yoga. Quelle en est la raison ?

Signification de « Vrtti »

vṛtti (en translittération) : littéralement « tourbillon » – Tendances, ou dispositions psycho-physiques qui permettent à l’esprit d’exprimer une variété de sentiments et d’émotions – Energie d’expression des habitudes d’un individu qui façonne son caractère (désirs, répulsions, prédispositions, complexes, etc.) – Mode de fonctionnement, activité, fluctuation, agitation, perturbation, du mental (citta). La distraction en est un exemple.

WikiPedia : Hindouisme DDSA : Le dictionnaire pratique sanskrit-anglais

Le mot vrtti, dans ce sutra, met en lumière le fait que le mental est en constante fluctuation. C’est un aspect essentiel de l’être humain qui le caractérise et le différencie de son prochain. Sans cela, l’individu serait sans couleur, fade et certainement un peu ennuyeux, c’est à dire sans saveur, loin de la définition de l’être humain un peu agité que l’on connaît (pleurs, rires, joies, tristesses, calme, ardeur, etc.).

Les fluctuations du mental vont donc permettre à tout individu de se différencier dans les domaines de la connaissance, de l’intelligence, de l’affect, des pensées, de l’imagination, de la mémoire. Ainsi, chaque individu acquiert des informations, entreprend des projets, réagit, crée et se souvient à sa façon, selon ses propres connaissances et expériences, et aussi en réaction à l’environnement qui, lui également, est sans cesse en activité, en perpétuel changement. Il apparaît ainsi évident que le mental soit ‘vrtti’, c’est à dire en constante fluctuation, c’est tout à fait naturel.

Et alors, me direz-vous, pourquoi ces fluctuations du mental, partie intégrante de la définition du yoga, semblent-elles si importantes selon Patanjali ?

Et bien, un élément de réponse évident apparaît, si l’on se tourne vers la définition du mot fluctuation. Une fluctuation, c’est quoi exactement ? C’est une succession de variations en sens contraire (en opposition), par rapport à une référence. Cette référence, dans le sens du yoga, c’est la vérité : c’est à dire, l’expression de la vie dans sa véritable nature.

Plus la fluctuation est importante et loin de la vérité, et plus l’énergie d’expression vrtti est grande.

Exemple :

A l’apparition soudaine d’une araignée (!), beaucoup de personnes vont osciller du rouge (excès d’activité, d’affect : effroi), au vert (mélange d’activité, d’affect : angoisse), au blanc (absence d’activité, d’affect : syncope !). L’araignée, de son côté, en apercevant l’humain, va peut-être, elle aussi, passer par les mêmes couleurs en s’écriant : « mince, encore un malade d’humain ! Immobilisation absolue ». Malheureusement, notre réaction d’humain sera celle de notre mental, comme par exemple :

  • imagination qui s’emballe :
    • araignée = énorme mygale poilue à 8 pattes qui court vite et qui peut me sauter dessus à tout moment pour me manger.
  • Souvenirs mélangés :
    • Expérience traumatisante issue de l’enfance et générée par la vision d’un parent effrayé,
    • Stigmate d’une angoisse engendrée un jour, par le récit d’une amie emmenée d’urgence à l’hôpital, suite à une piqûre de guêpe,
    • Film d’horreur.
  • Affect en submersion :
    • Angoisse, peur, torpeur [de se faire attaquer, de se faire piquer, de disparaître].
  • intelligence en berne, conduisant à des (ré)actions inappropriées :
    • Cris,
    • Fuite,
    • Supplication faite à l’entourage en vue d’une destruction immédiate de la potentielle menace,
    • Tentative d’anéantissement directe qui, malheureusement, occasionne un trou dans le fragile mur en placoplâtre, et laisse s’échapper l’individu [lui offrant ainsi l’opportunité, c’est certain, de ressurgir au beau milieu de la nuit prochaine, durant notre sommeil, pour se venger].

Un exemple excessif (quoi que :), mettant en lumière les possibles oscillations du mental, plus ou moins importantes, générant des actions inappropriées autour d’une vérité : celle d’un minuscule intrus apeuré ou complètement indifférent à la présence de l’humain, et qui tente simplement de trouver un bouquet de fleurs pour s’y réfugier.

Les exemples sont nombreux, et ceci s’applique à toute chose.

Que suggère le yoga ?

Signification de « Nirodhah »

nirodhah (en translittération)

Destruction, suppression – Confinement, enfermement, emprisonnement – Arrêt – Contrôle, maîtrise.

Dans le sens de ce sutra, c’est donc la faculté d’orienter, de canaliser, de contrôler l’esprit, le mental (citta) afin d’arrêter son fonctionnement fluctuant incessant qui nous dessert : c’est la maîtrise du mental. Ainsi, nirodhah, c’est aussi l’attention, la concentration.

Par extension, peut également être traduit par « apaisement du mental (donc de l’Être) ».

DDSA : Le dictionnaire pratique sanskrit-anglais – Yogapage

Patanjali apporte ici, la notion de ‘cessation’ (nirodhah) des fluctuations (vṛtti), du mental (citta).

La définition cible le but du yoga : l’arrêt des mouvements incessants et incontrôlés du mental.

Etude du sutra

Reprenons :

Ce sutra donne la définition du yoga.
Pour cela, il oriente le lecteur vers les concepts importants suivants :

citta :

Désigne le psychisme et plus précisément les facultés de l’esprit humain : la connaissance, l’intelligence, l’affect, les pensées, la mémoire, et toutes leurs déclinaisons.

Pour plus d’aisance linguistique, le mot ‘mental’ est choisi comme traduction de citta.

vṛtti :

Donne une première indication dans la définition du yoga, celle de l’activité naturelle incessante du mental (fluctuations) qui oscille de façon plus ou moins importante autour d’une vérité (vérité = expression de l’environnement). Selon la durée et l’importance de ces fluctuations mentales, les termes ‘distraction’ ou ‘agitation mentale’ peuvent, par exemple, être employés. Ce sont des éléments perturbateurs dans la compréhension de la réalité : on croit voir, et donc savoir, mais c’est un leurre mental, car l’agitation potentiellement présente en nous, à l’instant des faits, détourne, corrompt, la compréhension de l’évènement qui se déroule en face de nous.

Cela arrive très fréquemment !

L’importance de vṛtti dans le yoga est donc majeure. Tout porte à penser que si vṛtti n’existait pas, alors le yoga aurait un peu moins de raison d’exister. En effet, c’est cette tendance du mental qui permet à l’esprit d’exprimer une variété de sentiments et d’émotions. C’est l’expression des conditionnements qui façonne les pensées et le caractère : désirs, répulsions, prédispositions, complexes, etc. Ainsi donc, face à un même évènement, si cette tendance est douce et maîtrisée, alors les pensées, les sentiments et les émotions seront doux. A l’inverse, si cette tendance est fortement agitée, alors les pensées, les sentiments et les émotions seront intenses. Vṛtti caractérise cela.

Et pourquoi l’expression des pensées, des sentiments et des émotions est-elle à considérer ? Parce que derrière les pensées, les sentiments et les émotions, il y a des actes. On entend d’ailleurs parfois dire qu’une pensée est (déjà) une action. Ainsi, selon la proportion de vṛtti, les actes issus des pensées seront plus ou moins maîtrisés, plus ou moins impulsifs, plus ou moins puissants, etc.

Et pourquoi l’expression des actes est-elle à considérer ? Et bien, parce qu’un acte sert un résultat. Ainsi, selon la proportion de vṛtti, le résultat des actes engendré par les pensées (le fruit) sera un beau mélange « d’un plus ou moins maîtrisé », « d’un plus ou moins impulsif », « d’un plus ou moins puissant », « d’un plus ou moins adapté », etc. C’est ce qui caractérise l’émergence d’une « plus ou moins bonne action », d’un « plus ou moins bon fruit ».

Et ce n’est pas fini ! Et là est toute la perversité de la chose. Vous allez comprendre :

Après avoir goûté un fruit, il y a généralement une réaction en chaîne qui s’opère, comme suit :

  • Le résultat de la dégustation va agir sur l’affect du goûteur,
  • De l’affect vont naître des pensées,
  • Et des pensées, vont naître des actions, qui seront fonction des propriétés du fruit goutté et des habitudes : ainsi, soit la cagette de fruits est jetée, soit une seconde est achetée (c’est un exemple).

Il en va de même pour tous les actes du quotidien : l’environnement réagit aux actions et répond ! Après un premier acte, contrôlé ou non, une réponse de l’environnement va être rendue et sera fonction :

  • de l’expression du niveau de vrtti transmis dans l’acte initial,
  • mais aussi, de l’expression du niveau de vrtti véhiculé, en retour, dans l’acte de réponse (fédéré par le mental de l’autre).

Ainsi, la réplique à l’acte initial sera un beau mélange de vrtti issu des deux acteurs !

Exemple :

  • En interpellant agressivement une personne agitée, la réponse rendue sera certainement assez forte.
    -> initiateur agité + récepteur agité = réponse du récepteur agitée
  • En interpellant cette même personne, de la même façon, mais à sa sortie de séance de yoga, alors la réponse sera certainement plus tempérée. Vrtti à été pacifié.
    -> initiateur agité + récepteur calme = réponse du récepteur tempérée.
  • Par déduction, si l’initiateur est calme, alors la réponse a plus de chance d’être tempérée, à moins, bien sûr, que le récepteur soit très très agité !

Est-ce fini ?

Et bien non, car la réponse de l’environnement va avoir, à son tour et en retour, une influence sur l’initiateur, et un même chemin intérieur : mise en résonance de l’affect, apparition de pensées et émergence de nouveaux actes. Tout cela, évidemment, toujours soumis à vrtti, et renvoyé à l’environnement qui, à son tour, une nouvelle fois, va réagir, via le même processus. Et ainsi de suite…

Cela fait penser à ce jeu qui consiste à transmettre rapidement une histoire courte de bouche à oreille, d’une personne à une autre : au bout de la chaîne, l’histoire est la plupart du temps déformée ou amplifiée.

Exemple : une discussion, autour d’un sujet dont les acteurs n’ont pas le même point de vu, va obligatoirement se hausser en ton si les vrtti sont agités de toutes parts. De surcroît, plus le ton monte, plus les vrtti prennent de puissance, moins les personnes se comprennent entre-elles. Ainsi, ce cycle infernal pourrait bien aboutir à la dispute, à moins que, par une action ou une autre, les vrtti soient pacifiés avant (l’acceptation des différences de point de vue peut-être un pacificateur, par exemple).

Le yoga se penche principalement sur les « qualités humaines ». Dans les exemples précédents, on parle d’un environnement doté d’un « mental ». Ce n’est pas toujours le cas évidemment, et l’environnement peut être aussi une « chose ». Cela ne change rien, car la « chose » va tout de même répondre, agissant de la même façon sur l’initiateur.

Exemple : devant ses camarades, par excès de zèle (agitation mentale), l’enfant décide de franchir l’obstacle d’un seul bon. Malheureusement, ses capacités physiques ne sont pas à la hauteur de l’exploit (méconnaissance), il se fait mal. Humilié par l’entourage moqueur, il réagit fortement (vrtti augmente encore > le mental se trouble davantage > colère). Proche de lui, il voit sa pelle en plastique (des pensées non réfléchies viennent à lui) : il saisit brusquement l’instrument et frappe intensément l’obstacle qu’il n’a pas pu franchir (action inadéquate transmise par des pensées troublées et édictée par une tension interne forte > pulsion). Cependant, et de nouveau, l’environnement réagit à sa façon : la pelle se casse. Les rires se font encore plus intenses autour de l’enfant qui, exténué, vide d’énergie, pleure (relâchement > pacification de vrtti ‘forcée’ par le corps) : il s’est fait mal, il est ridiculisé, il n’a plus de pelle, et il est épuisé…

On peut voir, à travers ces exemples, que les répercussions engendrées par des actes façonnés par un mental fluctuant peuvent être plus ou moins lourdes de conséquence, durer plus ou moins longtemps et qu’en plus, il faudra les endurer ! Patanjali y revient en détail au chapitre II.

nirodhah :

Comment faire pour réduire les fluctuations du mental ? Et bien Patanjali indique qu’une des bonnes solutions est de les détruire ! Comment ? En apaisant, en canalisant le mental. Comment ? A l’aide du yoga !

Le yoga est donc cette faculté à orienter, canaliser, contrôler l’esprit, le mental (citta), par la maîtrise, l’arrêt (nirodhah) de ses fluctuations (vrtti).

« Le yoga est la maîtrise du psychisme »

C’est la définition du yoga.
Comment y arriver ? Les 194 prochains sutra de Patanjali nous donnent quelques indications !

Réflexion

Dans notre vie contemporaine, le mot ‘arrêt’ [des fluctuations du mental] semble difficile à atteindre. D’ailleurs, faut-il le souhaiter complet cet arrêt, au risque de perdre l’ensemble des couleurs qui caractérise l’humanité (les rires, les joies, les pleurs) ?

Peut-être que la réponse du yoga à cette question, dans un premier temps, serait de tenter réduire les agitations qui nous desservent : une orientation vers un mieux être, ne gardant de notre caractère que ce qui peut nous illuminer de façon positive, vis à vis de nous-même, en lien avec l’environnement…

En route vers l’attention et la connaissance,
En route vers un peu plus d’espace intérieur,
En route vers la liberté [des choix et des conséquences maîtrisés],
En route vers l’harmonie et le bien-être,
Pas à pas…

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